Le jour où je me suis emparé de la langue française, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. J’ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé… Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l’une à l’autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais, justement, c’est de ce lieu écarté que j’accède à la parole ; c’est de ce lieu ou plutôt de ce non-lieu que j’exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais.
Je suis étranger ici et là et je le demeure.
A. M.
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Akira Mizubayashi a dix-neuf ans lorsqu’il apprend le français à l’université au Japon. C’est alors une langue étrangère. A l’époque, le japonais était pour lui une langue « fatiguée, pâle, étiolée ». Le français lui est alors apparu comme une issue face à ce japonais malmené par tout un peuple. Il s’est alors lancé dans son apprentissage et est venu suivre des études en France. C’est là-bas qu’il a rencontré celle qui est son épouse. Depuis, le français est devenue son autre langue.
Akira Mizubayashi nous parle de son apprentissage de la langue française. Son amour pour notre langue ne peut que séduire les amoureux de la langue française. Il apporte un regard extérieur très intéressant, un regard profondément marqué par sa nationalité japonaise. Il nous explique comment sa culture japonaise l’empêche d’employer certaines de nos tournures comme les expressions appellatives (Bonjour, ma chérie. Comment vas-tu, papa ?) ou tout simplement Bonjour ! que nous utilisons pour saluer mêmes des inconnus, chose inconcevable au Japon.
L’autre amour de l’auteur est la musique, qui est omniprésente dans ce récit comme elle l’est dans la vie de l’auteur. Le parallèle qu’il fait entre la langue et la musique est très intéressant.
Dans toutes les langues du monde sans doute résonne de la musique ; des tremblements d’émotions se font entendre en elles à travers les mots prononcés dans l’infinie variation des inflexions vocales. La vie où s’entremêlent les sons de la nuit, les silences du jour et tous les bruissements du cœur comme du monde sensible est un gigantesque réservoir de musique. Alors, la langue, la plus fidèle et la plus profonde compagne de la vie, ne peut être elle-même autre chose que de la musique. Seulement, d’une langue à l’autre, la musique ne s’élève pas de la même manière. Chaque langue a ses lieux propres, ses situations singulières pour faire vibrer sa musique.
Le rôle du père a été déterminant pour Akira et son frère. C’est grâce à lui qu’ils ont pu s’élever. Leur père n’hésite pas à investir de l’argent et du temps en ce sens.
Pour les livres, je disposais d’un budget illimité, si j’ose dire. Mon père me disait :
- Aucune marchandise n’est meilleur marché qu’un livre, à condition qu’on le lise. Tu achèteras autant de livres que tu voudras, si tu en as besoin et si tu les lis. Rien de plus cher, par contre, qu’un livre, si on ne le lit pas puisqu’on ne peut même pas s’en servir comme papier hygiénique. »
Akira Mizubayashi a une personnalité très attachante. Son enthousiasme, sa sincérité et son amour du français m’ont séduite. J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce livre. C’est le genre de livres où l’on souligne de nombreux passages et qu’on sait qu’on lira et relira.
Un spectacle de rue étonnant, une musique sublime, un film bouleversant, un tableau magnifique, une joyeuse conversation amicale dans un café, une belle page de roman : tout cela pouvait irriguer et fertiliser la langue qui me traversait désormais de part en part, car tous ces chocs esthétiques suscitaient des mots et libéraient la parole ; la langue que je cultivais en moi comme une plante précieuse se développait, se ramifiait, se revigorait au contact d’une source de désir qui se cachait dans ces moments d’émerveillement.
Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs
Gallimard (Coll. L’un et l’autre), 2011, 280 pages



Voilà qui semble passionnant, je note tout de suite!
@ Sabbio : Oui, passionnant, je confirme !
Quel beau billet ! Je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre, ça me parle beaucoup
@ Cuné : Merci ! Il faisait partie de la sélection Prix Landerneau, c’est comme cela que je l’ai découvert.
Comme cuné, ça me parle énormément ce thème… ça fait echo à plein de question que je me pose en ce moment. Quelle belle lecture
@ Yueyin : Et la couverture est très jolie en plus ! (Ce n’est qu’un détail, mais il compte.
)
Je me précipite ce matin à la librairie pour acheter ce livre ! Le parallèle entre langue et musique m’intéresse beaucoup et peut-être qu’il me motivera pour mon auto-apprentissage du japonais !
@ Virginie : Je ne sais pas s’il te motivera, mais je suis sure qu’il va beaucoup t’intéresser !
Je viens de le terminer, je l’ai trouvé compliqué à lire par le vocabulaire et les concepts développés
@ Michel : J’ai buté sur certains mots, mais je n’ai pas trouvé que ça compliquait à ce point la lecture !
Oui , un peu difficile parfois le vocabulaire et la compréhension de certaines citations, très longues, mais c’est vrai que la lecture reste fluide
Ce livre m’interpelle par son sujet. Je le note. Merci Caro!
@ Will : De rien !
Conquise aussi !
Les extraits sont vraiment très beaux
@ Erzie : Je trouve, en plus, qu’il a une façon d’écrire le français très musicale !
Tu me fais envie envie envie…
@ Gustave et ses amis : Alors n’hésite pas pas pas…
Un coup de coeur pour moi aussi!
J’ajoute ton billet en lien (quand je l’ai écrit, ton billet n’était pas paru…), mais Sabbio est vigilante.
@ Keisha : Merci !
Quel beau billet qui donne envie ! Les mots et la musique ça me parle, si un livre n’a pas sa “musicalité”, il est moins intéressant…et j’adore les auteurs japonais, donc noooté !!
Arigato gozai mas !
@ Asphodèle : Hum… je ne sais pas parler japonais mais il me semble au moins comprendre arigato. Je serais tentée de répondre : de rien !
splendide billet, qui fait tellement echo a ma propre situation, qui est inverse: france – japon – et… Ajouter le quebec maintenant. Je commande tout de suite, avec une pointe d’admiration pour les editeurs francais: quelle culture de l’”objet” culturel-esthetique qu’est le livre !