Cinquième de couverture
Le potentiel livresque de Stéphane Michaka

« Gourmand, éclectique et vorace. »

Stéphane Michaka (Crédit photo : Elisa Pone)

Crédit photo : Elisa Pone

J’ai découvert Stéphane Michaka grâce au billet qu’Amanda a consacré à son deuxième roman, Elvis sur Seine. Elle m’a donné envie de découvrir ce huitième opus de la série Polar & Rock’n’roll des éditions La Tengo. S’il me restait encore la moindre réticence, Emmyne l’a vigoureusement balayée ! Non seulement j’ai envie de découvrir l’auteur Stéphane Michaka, mais aussi cette série dont le principe est simple :  une héroïne reporter, Mona Cabriole, vingt arrondissements parisiens, un auteur et une aventure par arrondissement. A ce jour, huit opus ont été publiés.

En attendant de découvrir Stéphane Michaka auteur, j’ai eu le plaisir de rencontrer Stéphane Michaka lecteur et je suis totalement tombée sous son charme. C’est un des potentiels livresques les plus intéressants que j’ai eu l’occasion de découvrir. Son « salaud » m’a fait rire et sa réponse à « Êtes-vous plutôt Marcel, Émile, Gustave ou Honoré ? » est la plus belle que j’ai eue ! Un énorme merci, Stéphane !

*****

Êtes-vous un gros lecteur ?

J’ai longtemps cru que j’étais un gros lecteur. Gourmand, éclectique et vorace. Puis j’ai découvert, dans les salons du livre où mon éditeur m’a envoyé après la sortie de mon premier roman, que j’étais plutôt maigre, voire rachitique, à côté des lecteurs obèses (mais ça ne se voyait pas de l’extérieur) que je rencontrais dans ces salons. J’ai parlé à des personnes qui lisent un livre par jour dans tous les genres, et dont les yeux brillent de leurs bonheurs de lecture passés et à venir. Ils avaient l’air heureux. Je dis « ils » mais c’était surtout des femmes. Bref, je lis moins que les lectrices gourmandes rencontrées dans les salons. Je lis tout de même un peu beaucoup passionnément. Mais pas à la folie et pas pas du tout. Il y a une jolie phrase de Nietzsche dans Aurore où il explique qu’être philologue (c’était son gagne-pain) veut dire « porté à la lente lecture ». Nietzsche voulait ne rien écrire qui ne désespère les hommes pressés. Le résultat est qu’on le lit depuis plus d’un siècle.

Comment choisissez-vous vos lectures ?

La meilleure façon de découvrir un livre : par une rencontre impromptue, fulgurante et quelquefois brutale. Un indic vous refile un tuyau dans une ruelle obscure. Il n’a pas le temps de résumer l’affaire. À peine a-t-il soufflé un titre qu’il est déjà parti, on ne l’aperçoit plus. Et me voilà seul avec un étrange mot de passe : L’Autre côté. L’Institut Benjamenta. Jack Barron et l’éternité. Qu’a-t-il voulu dire ? Où veut-il m’emmener ? Je l’ignore. Mais je sais où chercher. Et je pousse la porte d’une librairie.

Comment lisez-vous ?

J’aime lire dans le métro. Être absorbé dans un roman avec, en arrière-fond, la corne de brume des portes qui s’ouvrent aux stations où je ne descendrai pas. Quand je réalise que j’ai raté mon arrêt, que je n’ai pas distingué la corne de ma station de celle des autres, je sais qu’un livre me tient. Autre avantage à lire dans le métro : on peut scruter le visage d’autres lecteurs. Guetter le demi-sourire d’une personne qui, elle aussi, est en train de rater sa station tant elle est absorbée par ce qu’elle lit. Je regarde le nom de l’auteur et, comme ce n’est pas moi, je pense : « salaud ». Car je suis jaloux de ce demi-sourire arraché à une passagère. Ce matin, le salaud était Dostoïevski. Il y a deux jours, c’était Jane Austen.

Avez-vous un auteur ou un livre culte ?

Le Château de Kafka. Un livre que j’ai ouvert à 20 ans sans y entrer vraiment. Je l’ai repris il y a quelque temps et n’en suis jamais ressorti. Voulant en explorer chaque recoin, j’ai décidé de l’adapter pour la radio (j’entendais Le Château plus que je ne le voyais). Franz Kafka m’a pris la main – la sienne était tour à tour ferme et tremblante – et m’a emmené très loin. Il m’a fait rencontrer vingt-cinq comédiens et le réalisateur Cédric Aussir, avec qui nous avons recréé Le Château pour France Culture. Une aventure passionnante, comme si ce conte labyrinthique et oppressant nous ouvrait une infinité de portes, nous donnait la liberté d’enregistrer partout (dans un studio de Radio France, dans la cour d’une école, dans une forêt enneigée) en nous rendant extrêmement mobiles – comme l’arpenteur est contraint de l’être dans le roman de Kafka. Le titre allemand, Das Schloss, veut dire à la fois « château » et « verrou ». Pour moi, ce livre fut un passe-partout.

Êtes-vous plutôt Marcel, Émile, Gustave ou Honoré ?

Je les aime tous les quatre. C’est comme si on me demandait : lequel de vos grands-parents préférez-vous ? On ne peut pas choisir. Ils ont inventé à quatre mains le roman moderne. Peut-être comme avec nos grands-parents se sent-on proche de l’un puis de l’autre, selon l’âge, le moment de la vie où l’on se trouve. Par exemple, à 20 ans, où l’on se rêve esthète, on se range dans l’ombre de Marcel et de ses jeunes filles en fleurs. Très vite, le réel vous agrippe et c’est Émile qui vous plonge dans sa fosse. Avec la maturité, on prend goût au cynisme et l’on regarde Paris comme le fait Rastignac depuis le Père-Lachaise. Enfin, quand on a un pied dans la tombe, on se retourne vers son passé, et l’on repense à tel moment que l’on croyait insignifiant, pour se dire avec Frédéric Moreau : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! » Marcel, Émile, Gustave et Honoré… Ils avaient raison tous les quatre.

Quel est votre dernier coup de cœur littéraire ?

Raymond Carver. Tous ceux qui le lisent deviennent « carvériens ». Ils se mettent à voir avec ses yeux, à sentir avec son cœur. Un cœur souvent endolori, jamais vraiment désespéré, même lorsqu’il n’y a plus de lumière. Les dates importantes de la vie de Carver : 58, la naissance de son deuxième enfant alors qu’il a 20 ans à peine, vit de petits boulots et se destine à écrire ; 77, l’année où il arrête définitivement l’alcool ; 88, où il apprend qu’il a une tumeur et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Sa vie s’arrête à 50 ans. Pourtant, il confie dans l’un de ses derniers poèmes (intitulé Gravy – « Tout bénéf ») : « Ne pleurez pas pour moi, je suis un gars chanceux. » La vie de Carver est son plus beau poème. Elle se trouve tout entière transposée dans ses nouvelles, de Parlez-moi d’amour aux Vitamines du bonheur. Il faut saluer l’initiative des Éditions de l’Olivier qui ont entamé la publication de l’intégrale de son œuvre. Tout bénéf pour ses lecteurs français.

Cette entrée a été publiée le 24 janvier 2011 à 2:08 . Elle est classée dans Culture, Littérature et taguée , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

27 réflexions sur “« Gourmand, éclectique et vorace. »

  1. Le , Asphodèle a dit:

    Waouh ! Ca c’est du lourd et je comprends que tu aies été sous le chaaarme ! Quelle classe, il est marié ?
    Ca donne envie d’aller le découvrir, et en plus, il aime Carver….. Aaaah !

  2. Le , erzie a dit:

    Mais moi je sais très bien lequel de mes grands-parents je préfère…
    (ça m’inquiète tout à coup)

    Et moi aussi j’aime croiser les silhouettes liseuses, dans le métro. Ça humanise l’endroit et c’est encore le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour supporter ces trajets-là, je crois…

    Je voudrais bien ajouter que j’adore « Le Château », et que ce potentiel livresque est charmant, mais j’ai peur qu’on me taxe de bavarde😉

    • Le , Caroline a dit:

      @ Erzie : Ne t’inquiète pas, c’est une image. Dans le meilleur des mondes possibles, il est impossible de choisir entre ses grands-parents ou ses parents.😉

      Et tu sais, j’adoooooooooore les gens bavards sur mon blog !😀

  3. Le , fashion a dit:

    Quelles belles réponses, voilà qui me donne envie de découvrir son oeuvre!

  4. j’aime évidemment toutes ces réponses, j’aime l’attention que porte S. Michaka à ces lectrices gourmandes (obèses ?!!) lors des salons ou soirées, j’aime l’idée des indics et de leurs tuyaux. Je crois pouvoir dire sans flagornerie que SM a certainement été le « salaud » d’un autre dans un métro un jour ou l’autre. Et j’ai aimé écouter Le château sur FC.
    Bref. Très jolies réponses, qui ne m’étonnent absolument pas.

    • Le , Caroline a dit:

      @ Amanda : J’adorerais me faire traiter de « salaud » (j’aime beaucoup moins la version féminine !) par un autre auteur en le lisant.😉

  5. Je confirme, il a été  » le salaud  » de quelques uns et m’a arraché plus qu’un demi-sourire. Et il me donne envie de relire  » Les lettres à Milena « , c’est ça le talent😉

  6. une très belle interview qui fait honneur à tes questions et donne envie d’apprendre à connaitre le monsieur par ses oeuvres :-))))

  7. Lien ajouté de Stéphane Michaka auteur à Stéphane Michaka lecteur o)

  8. Super potentiel livresque, en effet! J’aurais répondu comme lui aux deux premières questions, sauf que je ne l’aurais pas aussi bien fait (et que je ne suis pas auteur, donc les lectrices obèses, je les ai rencontrées via les blogs!😉 )! Je ne le connaissais pas du tout, mais voilà qui est fort tentant! Merci Caro et merci à Stéphane Michaka!

  9. cela me fait découvrir un auteur !

  10. Que voilà de jolies réponses pour toi et pour nous toutes.

    Du coup, on a envie de partir à la recherche de ses oeuvres, ce qui, pour moi impliquant cinq heures avant la librairie française la plus proche, veut tout dire.

    Et, qui sait, peut-être Monsieur Michaka sera le « salaud » de quelqu’un d’autre dès le bus du retour😉

  11. Oh, il me plaît bien, cet auteur, rien qu’à travers ses réponses ! Mais comme j’avais déjà repéré son Elvis chez Amanda, il est déjà noté dans mon carnet… ouf !

  12. Heureusement qu’il y a les auteurs pour me tenir compagnie, dis, sinon, ça me semblerait bien long, même pour un bain de culture livresque.

  13. Le , Melanie B a dit:

    J’aime beaucoup cette rubrique, et SM (tu crois que c’est exprès, ces initiales ?:-)) donne des réponses bien sympathiques en effet. Ça pousse à découvrir son oeuvre et son adaptation radiophonique du Château.

  14. Le , Melanie B a dit:

    au lieu de « pousse » (à découvrir son oeuvre), lire plutôt « incite », je préfère. Bref. Sinon, je préfère « livrophage » ou « livrovore » à « obèse », pour qualifier les lectrices. Mais c’est juste pour pinailler un peu, hein. :-)) D’autant qu’à mon grand regret, je suis une petite joueuse par rapport à certaines.

    • Le , Caroline a dit:

      @ Melanie B : Je ne suis pas sure qu’il ait vraiment choisi ses initiales.😉 Et oui, madame la pinailleuse, livrophage et livrovore sont de plus jolis mots. Et tu sais, le principal est déjà de se faire plaisir en lisant, quelque soit la quantité.🙂

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