Cinquième de couverture
Matthieu Dhennin © Caroline Verstaen

« Si j’ai un seul conseil à donner, c’est écrire, écrire, écrire. »

Après Agathe Colombier Hochberg et Isabelle Alonso, je vous invite aujourd’hui à découvrir une nouvelle interview réalisée pour le site Les Nouveaux Talents, celle de Matthieu Dhennin.

Matthieu DhenninMatthieu et moi nous connaissons depuis maintenant une dizaine d’années – nous étions collègues – et je suis vraiment très contente de suivre son parcours d’écrivain, un beau parcours commencé chez Actes Sud avec Saltarello. Matthieu a confié son deuxième roman, Migne Mystique, à une belle maison d’édition, Imperiali Tartaro. Cette vieille maison familiale – elle a été créée en 1690 à Rome – renaît de ses cendres depuis 2012 grâce à Marc Imperiali, descendant du fondateur. Mais j’y reviendrai dans une prochaine interview (celle de Ségolène de Margerie, un autre auteur de cet éditeur). Et je laisse maintenant la parole à Matthieu.

Comment devient-on écrivain ?

On le devient, je pense, quand on est un bon lecteur. Pour moi, un écrivain, c’est d’abord un lecteur. Un écrivain se nourrit de ses idées, de ce qu’il observe, de ce qu’il a envie de raconter, mais il se nourrit surtout de ce qu’il a lu. Les lectures réussies qu’un écrivain a perçues en tant que lecteur sont présentes en permanence dans son esprit. Une lecture réussie, c’est quand un livre a rencontré un lecteur. Cela ne veut pas forcément dire que c’est un chef-d’œuvre, mais que c’était le bon livre, au bon moment, pour cette bonne personne. Ensuite, tous ces souvenirs de lectures forment un terreau dans lequel l’écrivain va piocher quant il a envie de raconter son histoire, quant il veut créer ses personnages, quant il veut démarrer un chapitre, quant il veut faire la liaison entre deux scènes qui sont bien claires dans sa tête, mais que le passage de l’une à l’autre ne l’est pas. Il fait appel à tout ce qu’il a emmagasiné pour essayer de se dire : « Mais comment tel auteur ferait à ma place ? », « Comment dans tel livre on a résolu ce problème ? », « Comment dans tel chapitre de tel livre on a réussi à amener une telle situation ? ». Sans parler d’inspiration ou de plagiat, ce « terreau de lectures » nourrit sa réflexion, sa façon d’organiser les histoires, il remplit son horizon de références et d’exemples qui ont suscité chez lui – en tant que lecteur – des émotions.

Comment es-tu devenu écrivain ?

J’ai commencé à écrire sur le web. J’avais envie de partager ma passion pour le cinéaste Émir Kusturica. Je souhaitais mettre à disposition du plus grand nombre des informations que j’avais trouvées en creusant, que j’avais lues dans des livres rares. J’avais aussi des documents que tout le monde n’avait pas et j’avais envie de les rendre accessibles au plus grand nombre. Alors j’ai créé un site Internet dédié à Émir Kusturica – www.kustu.com – pour lequel j’écrivais des articles de plus en plus longs et organisés les uns par rapport aux autres. Puis, j’en ai fait un livre.

Comment es-tu passé du web au livre ?

C’est d’abord venu d’une constatation : pour nourrir mon blog, je cherchais des livres. Il en existait en anglais, en italien et en serbo-croate, mais aucun en français. Alors, je me suis dit : « Et pourquoi je ne l’écrirais pas moi-même ? » J’avais de la matière et des idées, et il y avait un espace. Alors j’ai osé et je l’ai écrit.

Le lexique subjectif d'Emir Kusturica, de Matthieu DhenninEnsuite, j’ai rencontré une personne chez un éditeur, L’Âge d’Homme, qui était intéressé par la question des Balkans, de l’Europe de l’Est et de la Russie en général. Quand je leur ai envoyé mon manuscrit – Kusturica étant un cinéaste un peu particulier de Yougoslavie –, ils ont tout de suite été intéressés. Je l’avais aussi envoyé à d’autres maisons d’édition, desquelles j’ai reçu des lettres types de refus. Mais c’est L’Âge d’Homme, qui me tenait à cœur, qui a dit oui et cela m’a vraiment fait plaisir d’être édité chez eux.

Comment es-tu ensuite arrivé à la fiction ?

Pour le livre sur Kusturica, j’ai écrit une préface où je racontais des rêves décrivant mon obsession pour son cinéma. Il y avait une part de réalité et une part de fiction dans ces rêves. Et c’est là que j’ai réalisé que je me sentais à l’aise avec l’idée d’écrire une sorte de courte fiction. J’ai donc eu envie d’aller plus loin, vers un roman complet. Ce roman, j’ai mis longtemps à l’écrire. J’ai puisé dans mes passions, mes envies. Je me suis documenté. Et au bout de deux ans, je l’ai envoyé à une vingtaine d’éditeurs. Par la poste.

Comment as-tu choisi les éditeurs ?

Je suis allée dans des librairies et j’ai regardé quels éditeurs pouvaient correspondre à ce que j’avais écrit, un roman historique. Et puis j’avoue, j’ai aussi envoyé mon manuscrit aux grandes maisons qui me faisaient rêver, sans vraiment trop y croire, mais en me disant « Pourquoi pas ? »

"Saltarello" de Matthieu DhenninSur les vingt envois, j’ai eu dix-neuf lettres types de refus. La vingtième réponse était aussi un refus, mais ce n’était pas une lettre type : l’éditeur, Actes Sud, me demandait de travailler avec un historien sur les anachronismes. Si j’acceptais de faire ce travail, puis leur soumettais un nouveau manuscrit, eux s’engageaient à le lire très attentivement et à me faire un retour précis. Ce que j’ai fait : j’ai cherché sur internet un historien spécialisé dans la période à laquelle se passait mon histoire, le Moyen Âge, nous avons travaillé ensemble, puis je leur ai renvoyé cette nouvelle version. Ils ont tenu parole : peut-être deux semaines après mon envoi, ils m’ont contacté – je raccourcis un peu –, et ils m’ont dit que c’était bon, ils m’éditaient.

Quel conseil d’écriture donnerais-tu à un écrivain en herbe ?

Si j’ai un seul conseil à donner, c’est écrire, écrire, écrire. Et savoir effacer, jeter, revenir sur ce qu’on a fait. Et s’obstiner, surtout s’obstiner, parce que c’est long, c’est fastidieux, c’est fatigant. Je pense qu’il faut essayer de se trouver un créneau tous les jours, ou, allez, quatre jours par semaine, et puis s’y mettre. Ne pas faire ça en dilettante. Je pense aussi qu’il faut qu’il y ait un rituel qui s’instaure. D’abord, choisir un endroit où on se sent à l’aise. Ça peut être chez soi, ou au café d’en bas. Et puis le rituel peut intégrer quelque chose qu’on aime bien manger avant de s’y mettre, ou une tenue dans laquelle on est plus confortable, ou des objets avec lesquels on est en confiance. Et une fois qu’on a exécuté ce petit rituel, il faut s’y mettre. Les idées ne viennent pas forcément tout de suite. On peut faire des recherches, de la lecture, on peut essayer d’écrire, on peut organiser des idées écrites la veille ou l’avant-veille, on peut buter juste sur une phrase et puis la tourner dans tous les sens. Et puis parfois, le miracle vient et les phrases viennent les unes derrière les autres. Mais si ça ne vient pas, ce n’est pas grave : il faut rester et s’entêter.

Comment trouves-tu les idées pour tes romans ?

En général, cela vient d’un personnage ou d’un fait historique. Ou alors, lors d’une lecture, ou d’une visite d’un endroit ou d’un musée, par exemple quand je suis face à un tableau qui raconte un événement historique, ou qui décrit un paysage exceptionnel. Cela peut me créer une atmosphère pour un chapitre, soit pour ce que je suis en train de travailler, soit pour quelque chose de futur. Mais il faut beaucoup de bonnes idées pour faire un roman. Alors je prends beaucoup de notes et je stocke tout ça. Et quand sur un sujet cohérent, j’ai suffisamment de bonnes idées et de notes, quand tout cela réuni a l’air de pouvoir faire un roman, alors je m’y mets très sérieusement et j’essaie de trouver un fil conducteur et une cohérence à l’ensemble.

Après je travaille mes personnages. Je vais vraiment tous les identifier. Je vais travailler mes situations et faire un plan, chapitré, parce que j’ai besoin d’être guidé. Je dois savoir qu’au chapitre 12, il va se passer ça. Il peut arriver que quand j’écris le chapitre 12, finalement il y a tellement de matière que ça fait un chapitre 12 et un chapitre 13, mais c’est assez rare. Maintenant, avec l’expérience, je sais que quand je prépare mon découpage chapitré, j’aurai à peu près le nombre de pages qui correspond pour chaque chapitre. J’arrive alors à un plan très précis, avec les idées, les personnages, les lieux et l’action pour chaque chapitre. Et c’est alors là que je me mets à l’écriture. Et j’écris dans l’ordre, chapitre après chapitre. Et je n’avance pas tant que je suis bloqué à un endroit.

Parfois, il y a des variantes à mon plan. Par exemple, des personnages peuvent prendre de l’importance, ou d’autres peuvent finalement se fondre dans le décor, si j’estime que finalement je n’ai pas grand-chose à leur faire dire ou à leur faire faire. D’autres personnages que je vais vraiment aimer en les faisant parler, je peux décider de les faire réapparaître dans les chapitres suivants et de leur donner plus d’importance que prévu. Mais ça reste de cet ordre-là. Car mon plan est précis, il y a une mécanique qui doit se dérouler pour arriver à la fin que je connais déjà. La phase d’écriture est alors une période de créativité littéraire, c’est-à-dire que je vais vraiment m’attacher au choix des mots, je vais essayer de faire des phrases avec une musique agréable et fluide pour raconter ce que j’ai prévu de raconter.

Et quand tu termines un roman, que se passe-t-il ?

Il y a une sorte de déprime qui arrive tout de suite après le point final. D’abord, je me dis – quand même – : « J’ai réussi, j’y suis parvenu ! » Je ressens une euphorie, mais de très courte durée, parce que derrière il y a un vide qui se crée : ce fameux rituel, qui s’est mis en place et qu’on a maintenu coûte que coûte tout au long de l’écriture, n’a plus lieu d’être. Tout d’un coup, il y a un vide. Et à quoi occupe-t-on ce vide ? On n’a pas d’idées. Ça ne m’est pas encore arrivé d’enchaîner tout de suite… Enfin, j’ai des idées pour écrire d’autres romans. Mais dans le futur, car ça me semble une entreprise tellement gigantesque que je ne me sens pas le courage de réattaquer un autre projet tout de suite. Il faut que je laisse mon esprit en jachère pendant quelque temps. Je m’interdis de recommencer tout de suite un nouveau roman. Il faut qu’il y ait de nouvelles herbes qui poussent.

Si vous souhaitez découvrir Matthieu Dhennin lecteur, je vous invite à lire son potentiel livresque, réalisé il y a quatre ans et demi.

Cette entrée a été publiée le 26 avril 2014 à 6:35 . Elle est classée dans Culture, Littérature et taguée , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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