Cinquième de couverture
Isabelle Alonso © Caroline Verstaen

« Comme si la vie n’est pas tout à fait la vie si on n’écrit pas. »

Isabelle Alonso ® David Ignaszewski-koboy

® David Ignaszewski-koboy

Après Agathe Colombier Hochberg, j’ai eu le plaisir d’interviewer Isabelle Alonso pour le site Les Nouveaux Talents. Elle a répondu à mes questions, sur le stand des éditions Héloïse d’Ormesson, entre deux dédicaces ou discussions avec des visiteurs du Salon du Livre de Paris. Un super moment, où j’ai découvert une personnalité souriante, affirmée, très drôle et touchante.

Drôle et touchante, comme un de ses romans, Fille de rouge (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009), que je me suis justement offert lors de cette rencontre, car notre entretien m’avait donné envie de découvrir ses écrits. Depuis, je l’ai lu, je l’ai beaucoup aimé et j’ai maintenant très envie de lire ses autres romans. Mais ça, on en reparlera plus tard, car aujourd’hui, je suis là pour partager avec vous l’expérience et les conseils de l’écrivaine, Isabelle Alonso !

Comment devient-on écrivain ?

Par nécessité, je crois. Comme si la vie n’est pas tout à fait la vie si on n’écrit pas. Alors d’où ça vient ? En ce qui me concerne, ça vient d’une sorte de nécessité d’écrire l’histoire de ma famille, très marquée par l’exil. Même si mes parents étaient des gens très joyeux dans la vie quotidienne, j’ai grandi dans leur douleur et avec ce besoin de dire : « Nous sommes là, nous existons, même en ayant perdu notre pays ».

Depuis quand écrivez-vous ?

Depuis toute petite. Je suis arrivée à l’écriture par deux biais : d’abord, par la lecture. Je crois qu’on n’écrit pas si on n’adore pas lire, si on n’est pas, d’une certaine manière, prisonnier de la lecture. Comme si on n’arrive pas à se sentir tout à fait vivant si on ne lit pas. Et je suis aussi arrivée à l’écriture par les lettres : j’étais une grande épistolière enfantine. J’écrivais – en espagnol – aux deux frères de ma mère. L’un se trouvait aux États-Unis, l’autre en Espagne. Et ils me répondaient ! Je crois que ça, ça a été très important. Des adultes prenaient la peine de me répondre, des lettres dactylographiées, donc que je pouvais lire, parce qu’une écriture d’adulte peut être assez indéchiffrable pour un enfant. Ainsi, l’écriture a fait partie de ma vie depuis toujours. Et je me disais : « Un jour, je le ferai, j’écrirai un livre. » Et un jour, je l’ai fait.

***

Extrait de Fille de rouge :

« Je balance à mes oncles, le Castillan et le Californien, des lettres kilométriques. En espagnol. J’y décris par le menu notre vie quotidienne à Vieillottes et mes aventures personnelles au collège, avec force détails que j’espère distrayants, colorés et assez orthodoxes pour supporter une lecture tout public, y compris les plus de quinze ans. Je n’y fais jamais allusion aux questions qui me préoccupent vraiment. Mon ambition sous-jacente dépasse le désir de donner de nos nouvelles. Je veux qu’ils m’aiment. Je ne suis pas comme Mico, on ne m’aime pas spontanément, il me faut construire l’amour qu’on me porte. Je joue les nièces idéales. Je veux qu’ils me remarquent, je veux exister. Et j’y parviens, à la force du stylo. Ils ont l’obligeance de s’intéresser à mes andanzas de jeune iconoclaste, comme ils disent, et de me répondre par des feuillets tapés à la machine qui me sont adressés personnellement. Angustias, au 36, à Vieillottes. Je ne suis pas peu fière. C’est à mon initiative, avec leur bienveillante complicité, que se construit un joyeux édifice de papier, de mots et de timbres exotiques que je collectionne et dont je ne manque pas d’exhiber à la récré la cosmopolite luxuriance. »

***

Comment a été publié votre premier livre ?

J’ai d’abord écrit un roman… qui n’a jamais été publié ! À l’époque, je connaissais Bernard Fixot, de chez Robert Laffont, par l’intermédiaire de Jean Demachy qui était rédacteur en chef de Elle et pour lequel je faisais une rubrique financière. Bernard Fixot a donc lu ce premier roman et m’a dit : « Il y a quelque chose. Mais en l’état, ce n’est pas publiable. » Et il avait raison ! C’était le vrai « premier roman » : j’avais tout mis dedans, c’était foisonnant, dans tous les sens, ça ne ressemblait à rien. Une sorte de churro ! Il m’avait dit alors : « Écrivez autre chose et envoyez-le-moi. » Alors, j’ai écrit autre chose, un essai1, qui a été publié immédiatement. J’ai eu beaucoup de chance ! Je me souviens d’avoir glissé le manuscrit dans la boîte aux lettres de Robert Laffont, le 14 août 1994. Ça fera bientôt 20 ans ! Quinze jours plus tard, j’ai eu un coup de fil, me disant : « Il faut revoir certains trucs, mais ok, on le publie ! » J’ai donc été publiée extrêmement facilement. Cela a un peu faussé mon image du monde de l’édition. Je me suis rendu compte seulement après, en voyant comment les gens rament, que ce milieu était une espèce de forteresse, sans portes, ni fenêtres.

Et donc, quand avez-vous publié votre premier roman ?

Je crois qu’avant d’oser écrire un roman, genre littéraire que je considère comme une espèce de liberté absolue (on peut tout faire, donc on ne sait pas quoi faire), j’avais besoin de poser des petits piquets autour de moi, d’être dans les faits, le réel. J’ai donc commencé par des essais, cela m’a rassurée. Pour me lancer pour de bon dans un roman, j’ai attendu de travailler, dans tout à fait autre chose, comme si j’avais d’abord assuré mes arrières, pour encore une fois accentuer la sensation de liberté, pour ne jamais dépendre de ça pour vivre, et donc écrire que ce que j’avais envie d’écrire.

Donc après avoir écrit quelques essais, après avoir mis une ceinture de sécurité, des bretelles et tout ce qu’il faut, j’ai publié en 2004 un roman qui s’appelait « Roman à l’eau de bleu ». D’ailleurs, je l’ai réécrit et publié chez Héloïse d’Ormesson quelques années plus tard. Puis, je me suis autorisée à écrire mes premiers romans d’inspiration autobiographique. Je suis allée toucher à cette histoire d’exil, thème qui me motive le plus à écrire.

Vous dites avoir « réécrit » Roman à l’eau de bleu. Que veut dire « réécrire » ?

"Roman à l'eau de bleu", d'Isabelle Alonso« Roman à l’eau de bleu », c’est un roman auquel je tiens énormément, car j’aime l’idée que j’y ai développée. En ce moment, il y a beaucoup d’œuvres où leurs auteurs mettent les hommes à la place des femmes. Mon approche était différente de celle-ci. Je n’ai pas projeté des femmes qui ont les qualités – supposées – masculines. J’ai pris les qualités – supposées – féminines et j’en ai fait des caractéristiques dominantes. Ainsi, dans cette société que j’ai imaginée, accoucher donne des droits, et donc, de facto, les hommes sont exclus. C’était, pour moi, une bonne manière de définir l’exclusion des femmes, liée à la maternité.

Mais j’avais beau tenir à ce roman, je n’en aimais pas la fin. Je l’ai donc réécrite. J’ai aussi beaucoup accentué le travail purement littéraire qui était de « retourner » le langage. La langue elle-même est façonnée par les structures patriarcales, surtout en français où le neutre et le masculin sont une seule et même forme, le féminin étant spécifique. Je me suis donc amusée à inverser cela : dans mon roman, le neutre et le féminin sont une seule et même forme, et le masculin est spécifique. Ainsi, « Elles montèrent dans la voiture. » décrit deux hommes qui montent dans la voiture. Donc quand le lecteur lit les quarante premières pages, il ne sait plus où il en est, il est largué et se dit : « Mais où sont passés les hommes ? » « Mais ils sont là, dans la voiture ! Puisqu’on vous dit qu’elles sont dans la voiture. » C’est un exercice que j’ai adoré faire. Enfin, ce travail sur le neutre, je l’avais déjà un peu amorcé dans la première version. J’écrivais : « elle fait beau » au lieu de « il fait beau », « quelle heure est-elle ? », etc. Mais dans cette seconde version, je l’ai plus accentué. Je me suis vraiment amusée à faire ça et comme Héloïse d’Ormesson était enthousiaste à l’idée de le publier, une nouvelle version a été éditée. Je suis super contente, car c’est comme si la vie donnait une deuxième chance.

Quel conseil d’écriture donneriez-vous à un écrivain en herbe ?

Ne jamais considérer qu’un premier jet est abouti. L’écriture, c’est sûrement un art, mais c’est surtout un travail artisanal. Il ne faut pas hésiter à remettre son travail sur l’ouvrage mille fois, il ne faut pas être pressé. C’est quelque chose qui doit se faire, comme un cuir. Le plaisir ou le bonheur d’écrire, ou même la pression d’écrire, vient du travail. J’ai beaucoup de mal avec les gens qui parlent des personnages qui prennent vie et qui s’en vont, de ces écrivains qui disent : « Mon personnage m’a échappé ! » Ah mais moi je n’ai jamais vu un personnage m’échapper. Mes personnages sont collés à ma page et c’est moi qui les pousse. Cette idée de Chateaubriand sur son rocher, la chevelure au vent et sa plume qui part toute seule, c’est très joli, j’en conviens. Mais moi, je suis plutôt de l’avis de Djian, qui a dit : « Écrire, c’est comme fabriquer une armoire normande. » On a un chêne, on a un tronc, et après, il faut scier, raboter, polir, cirer, jusqu’à ce que le résultat soit ce qu’on voulait. En d’autres termes, les fameux « 10 % d’inspiration et 90 % de transpiration ».

J’ai aussi un autre conseil peut-être : être très attentive aux mots. Écrire, c’est vraiment un travail sur les mots. Il faut donc être sans arrêt à l’écoute de ce qui se dit, des mots, des tournures… Quand quelqu’un s’exprime d’une manière particulière, j’essaie d’écouter ce qui fait que je trouve ça particulier : est-ce l’intonation, les mots utilisés, ou la façon d’employer des mots, parfois de façon un peu décalée ? Notre outil de travail, ce sont les mots. Il faut donc être hyper attentif. Et il faut aussi beaucoup les aimer.

D’où vous viennent vos idées de romans ?

J’écris à partir de choses qui sont dans mon esprit depuis toujours. J’ai le sentiment d’avoir dans ma tête une espèce de programme long qui tourne sur les mêmes obsessions : l’exil, mes racines, la famille, la politique… Ensuite, ce sont les circonstances qui vont m’amener à tel ou tel roman. Par exemple, « Fille de rouge », c’est un roman sur la transmission de femme en femme. L’envie d’écrire ce roman m’est tout simplement venue de l’amour immodéré que j’ai toujours porté à ma mère. Dans les dernières années de sa vie, cet amour me mettait dans une sorte d’urgence de marquer les choses. Et donc à partir de là, je me suis dit que j’aimerais écrire sur la transmission de mère à fille. Non pas la transmission classique d’héritage de père en fils, mais de mère en fille. Ce roman s’appelle « Fille de rouge », le rouge étant les convictions politiques, mais aussi le sang des règles qui rend possible le fait de se transformer à son tour en mère.

"Fille de rouge", d'Isabelle AlonsoEnsuite, une fois le thème arrêté, ce qui m’occupe, c’est de savoir comment je vais structurer l’histoire. J’ai donc pensé à ces trois couples « mère/fille », qui marchent dans une rue, à trois époques différentes de la vie de l’une d’entre elles : enfant avec sa mère, puis à son tour mère avec une de ses filles – moi – et enfin, quand le rapport « mère/fille » s’inverse et qu’on prend en charge sa vieille maman. Puis cette idée-là, je l’ai découpée en petites lasagnes pour faire évoluer le tout vers ce qu’est la transmission.

Avez-vous un rituel pour écrire ?

Il faut que je sois dans une pièce rangée. Je peux être n’importe où, je m’en fous, mais il faut que ça soit rangé. Je ne peux pas écrire dans le bordel. Ça peut être le bazar dans la pièce d’à côté, mais dans la pièce où je suis, tout doit être rangé. Pas un truc qui traîne, tout est bien net, rangé, chaque chose à sa place. Il peut y avoir au plus une chope dans l’évier, mais certainement pas des affaires qui traînent. Pour structurer ma pensée, j’ai besoin d’être dans un endroit harmonieux, donc rangé. Et après, je me mets devant mon clavier – je n’ai jamais écrit à la main – et j’essaie de ranger correctement mes idées. Le bordel sur l’ordi oui, sur le bureau de l’ordi non !

1 Et encore, je m’retiens !, Robert Laffont, 1995

Cette entrée a été publiée le 16 avril 2014 à 11:10 . Elle est classée dans Culture, Littérature et taguée , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

5 réflexions sur “« Comme si la vie n’est pas tout à fait la vie si on n’écrit pas. »

  1. Fort intéressante entrevue! Ça donne envie de lire l’auteure, assurément… Je pense que je vais offrir Fille de rouge à ma mère pour la Fête des mères, tiens!

  2. Je ne connaissais que de nom cette auteure… grâce à toi, j’en sais en peu plus sur elle et surtout sur ses livres ! Merci !!!!

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